Écrans, tablettes, smartphone : quel impact sur les tout-petits ?

Les écrans sont-ils dangereux pour les tout-petits ? De quelle manière peuvent-ils les impacter ? Comment comprendre les effets sur le développement durant la petite enfance ?

Par Guillaume Nguyen, psychologue à Pézenas (Hérault).

L’hyper-modernité nous a connectés aux écrans, omniprésents, toujours plus performants, modifiant toujours plus notre appréhension du monde, du lien social voire de la réalité avec l’avènement de la réalité virtuelle.

L’exposition aux écrans est un sujet récurrent en petite enfance. S’il est communément admis aujourd’hui qu’une vigilance s’impose pour les bébés et les tout-petits, où se situe toutefois l’impact ? Quels problèmes concrètement les écrans peuvent-ils représenter ?

Je crois pertinent de déployer la réflexion sur trois axes : la dimension sensorielle, la dimension relationnelle et la dimension sensori-motrice.

Écrans : la dimension sensorielle

On connaît déjà le caractère nocif de la lumière bleue de l’écran sur le sommeil, tant pour les enfants que pour les adultes.

Celle-ci stimule en effet les cellules de l’œil et envoie par sa forte luminosité des informations de « jour », ce qui s’avère absolument contradictoire en fin de journée quand la nature et l’entourage envoient naturellement des informations de « nuit » (tombée de la nuit, routine du soir, chemin du dodo, réduction des stimulations..).

Des désordres se créent ainsi dans la production des hormones responsables du sommeil et de la régulation du rythme de l’enfant. Il convient donc d’écarter tous les écrans dès lors que commence la routine du soir qui amènera progressivement le petit vers le coucher.

Si les tout-petits sont soudainement silencieux et attentifs devant un dessin animé ou une tablette, je ne crois pas pour autant qu’ils se « calment ».

Dire qu’ils sont comme « hypnotisés », « happés », me semblerait plus juste. L’arrêt de l’écran provoque d’ailleurs bien souvent une crise de pleurs ou d’agitation qui interroge tout de suite l’impact sur leur bien-être.

Loin de se calmer, ils sont au contraire surexcités par l’influx sensoriel et informatif auquel ils sont exposés, sans disposer encore des équipements physiologique et cognitif suffisamment matures pour réceptionner/traiter tout ça.

Ce qui est vrai pour certains dessins animés l’est encore davantage pour une télévision laissée allumée en bruit de fond, saturant l’environnement sensoriel, diffusant des images et des informations inadaptées au tout-petit. Je pense tout particulièrement aux chaînes d’information en continu qui tournent en boucle des images choquantes.

Plus ils sont jeunes, plus les enfants sont sensibles aux stimulations sensorielles.

Pour imager, un bébé est en quelque sorte « sans coquille », sans filtre protecteur. Ce qui fait barrière et qui filtre c’est l’entourage : en nommant, en expliquant, en proposant une interprétation de ce que le petit perçoit et ressent.

Le traitement sensoriel mûrit ainsi progressivement, intégrant à mesure le monde foisonnant de la sensorialité : univers de sons, de saveurs, d’odeurs, d’informations visuelles, de particularités tactiles, thermiques, vestibulaires…

Prenons l’exemple d’un petit enfant de douze mois qui s’inquiète d’un gros bruit. Il va interpeller ses parents par le regard, par son expression faciale, par ses pleurs. Ces derniers lui fournissent immédiatement des informations sur la source de ce gros bruit, ainsi que le niveau de danger : « ne t’inquiète pas, ce que tu entends c’est une grosse moto qui passe dans la rue ». L’information est transformée par l’entourage en une production de sens qu’il pourra s’approprier et réutiliser à son propre compte.

Cette mise en sens du monde sensoriel est cruciale pour eux et nous la faisons spontanément : nous leur renvoyons en permanence des informations transformées sur ce qu’ils ressentent, expriment ou perçoivent. « tu es content », « tu es fatigué », « oui, tu me donnes ton nin-nin… », « oh tu as vu le petit oiseau ».

La différence avec un dessin animé c’est qu’il n’y a pas d’interaction. L’enfant reçoit une quantité énorme de stimulations et d’informations sans la présence des grands qui lui font ce feedback permanent sur son état émotionnel et ses perceptions.

C’est aussi ce qui le différencie de la situation où il joue seul, en situation ici active où il peut manipuler, expérimenter, explorer à son aise, autant que nécessaire.

Les enfants ont une intelligence sensori-motrice

Jusqu’à environ deux ans, les enfants ont une intelligence sensori-motrice. Il apprend en explorant, en bougeant, en manipulant, en imitant.

Lorsqu’un tout-petit s’amuse à empiler des cubes, il va par exemple avoir tout le temps d’éprouver la texture de l’objet, ses angles, son poids, l’équilibre requis pour faire tenir sa petite tour, observer les petits dessins sur les facettes. Il exerce sa motricité, apprend progressivement à planifier, affiner, coordonner puis automatiser l’action de son geste.

Autant dire que ça « compute » durant cette petite séquence de jeu, dans son jeune cerveau où se créent à ce moment-même des dizaines de milliers de nouveaux circuits !

Si à côté il s’amuse avec un jeu de cubes sur tablette, qu’apprend-il sans tridimensionnalité, sans texture, sans poids, avec une sensori-motricité réduite à son seul index ?

Bien peu, en effet. Face à l’ingénierie époustouflante d’une tablette, le manque à gagner en terme d’apprentissage est paradoxalement désolant pour un tout-petit.

Célèbre psychiatre français, Serge Tisseron a beaucoup travaillé sur le sujet et communique depuis de nombreuses années sur la prévention et la gestion des écrans au sein des familles. Il souligne dans la vidéo suivante la perte sur le plan sensori-moteur.

La dimension relationnelle

Si l’aspect relationnel est déterminant dans l’apprentissage d’un enfant, c’est parce que c’est principalement en relation qu’il apprend.

Quand vous lisez avec un petit enfant un imagier, du jeu s’installe entre lui et vous. Vous allez lui dire « comment il fait le chat ? Miaouuuu », vous allez y mettre le ton, vous allez vous émerveiller de le voir vous répondre et vous en serez gratifiant !

Vous allez rire, sourire, féliciter, poursuivre ce sympathiquement moment, sans réaliser l’extraordinaire renforcement positif que vous êtes en train d’exercer sur l’apprentissage de votre enfant, autant que sur sa curiosité, son envie d’explorer.

Vous allez aussi rire de le voir vous imiter, sans vous poser de questions sur cette compétence que vous stimulez chez votre enfant : l’imitation. Les enfants imitent très tôt l’entourage, apprennent également entre eux en s’imitant mutuellement. Mais pour imiter encore faut-il être en interaction ! Quelle ressort imitatif trouvent-ils devant un écran de télévision ou sur une tablette ?

On connaît mieux aujourd’hui l’impact des écrans sur les tout-petits. D’aucuns diront qu’il faut « vivre avec son temps » et avec l’évolution de la technologie. Bien sûr que l’informatique, les documentaires vidéos adaptés, l’utilisation du numérique deviendront pour les enfants de formidables vecteurs de connaissance, des outils intégrés dans le quotidien, mais laissons le temps au temps !

Avant 3 ans, limitation maximum des écrans

Ils auront bien le temps de se familiariser à tout ça : avant 3 ans il convient d’écarter au maximum les écrans.

Plus facile à dire qu’à faire, dans un environnement où l’écran est omniprésent ! Et comment ne pas avoir envie de regarder les petits jeux terriblement attractifs, d’accéder aussi à cet objet sans arrêt manipulé dans les mains des grands ? Justement de les imiter ?

La question est de se demander ce que nous voulons pour nos enfants, ce que nous souhaitons leur transmettre pour qu’ils puissent construire leurs bases, leurs outils, leur aisance corporelle et leur sentiment de bien-être.

Il y a des justes milieu à trouver. Si le petit enfant accède à un écran durant un petit temps de jeu, il est par exemple important que cela puisse se dérouler dans un contexte partagé avec l’adulte (petit jeu, photos de famille, visioconférence avec Mamie…), afin de ne pas perdre cette dimension relationnelle si importante dans leur développement.

Plus tard, la famille adaptera l’utilisation en fonction de l’âge et des besoins de l’enfant.

A ce sujet, vous trouverez sur la plate-forme 3-6-9-12.org de Serge Tisseron de nombreuses informations et vidéos sur la gestion de l’écran à mesure de l’âge de l’enfant.

Conclusions

J’ai attiré dans ce texte l’attention sur deux dimensions qui me semblent importantes à considérer quand à l’impact des écrans sur les tout-petits.

D’une part, l’exposition à une information sensorielle saturée, avec un cerveau encore immature, sans le filtre relationnel qui lui permet ce retour indispensable sur le plan perceptif et émotionnel.

D’autre part, le manque à gagner énorme sur le plan sensori-moteur et des apprentissages : ils se construisent dans la relation et dans le temps de la découverte.

Il y a assurément bien d’autres paramètres à mesure que l’enfant avance (dangers d’internet, cyber-harcèlement, exposition à des images violentes, addictions aux jeux vidéos…), mais ces deux dimensions me semblent déjà pertinentes pour informer les familles sur les besoins du tout-petit.

Plus on commnunique, moins on communique ?

Le développement des télécommunications est exponentiel, les réseaux sociaux se sont immiscés comme une nouvelle aire relationnelle pour nos adolescents.

Quand jadis ils se rencontraient à l’arrêt de bus ou sur la place du village, aujourd’hui ils le font volontiers sur facebook, Whatsapp, Instagram et les plate-forme de jeux vidéo en ligne.

Ils communiquent bien plus qu’avant, l’avenir nous dira s’ils deviendront pour autant davantage communicants.

Les tout-petits auront en tout cas le temps de développer leurs connaissances sur ce plan-là, dans le balisage vigilant de leurs parents.

Plus tard, l’accès à l’outil numérique deviendra effectivement un formidable tremplin dans les apprentissages. Pour l’heure, intéressons-nous d’abord aux pré-requis indispensables pour leur conquête du monde: la sensorialité, la sensori-motricité, le langage, le plaisir de l’interaction, la socialisation, le jeu, et j’en passe !

Tant d’aspérités à l’aube de la vie que la lisseur d’un écran a bien du mal à leur fournir.

Guillaume Nguyen

3 réflexions sur “Écrans, tablettes, smartphone : quel impact sur les tout-petits ?”

  1. Ping : Comment aider son enfant à mieux dormir ?

  2. Ping : Comment le psychologue peut-il accompagner les difficultés éducatives ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *